Description
« Quand je serai mort, je retournerai à Naples pour être un fantôme… » écrivait Hans Christian Andersen. Cette phrase pourrait servir d’exergue à Al di là (traduction italienne de « au-delà »), tant le livre de Martine Voyeux semble habité par la présence des ombres.
Avec Al di là, la photographe poursuit une exploration passionnée des cités mythiques de la Méditerranée, entamée depuis trois décennies. Ce projet, réalisé entre 2001 et 2008, a marqué une étape charnière dans son parcours artistique.
Le livre nous convie à une errance méditative à travers les rues de Naples et de Palerme, deux cités millénaires situées à l’épicentre de la Mare Nostrum. Ces villes, bien que marquées par des siècles d’occupations et de tragédies – des guerres et des séismes aux éruptions volcaniques – conservent une identité farouche, comme indomptable. Pour la photographe, il ne s’agit pas de documenter le réel, mais de franchir le miroir, à la manière d’Alice chez Lewis Carroll, pour débusquer le merveilleux et le surnaturel au cœur du quotidien de vies ordinaires.
L’esthétique de Al di là se distingue par un usage magistral de la photographie argentique couleur, choisie au moment même où le numérique s’était imposé pour sa densité et sa matérialité uniques. Ici, la gamme chromatique participe pleinement au sentiment d’étrangeté : les rouges carmin vibrent d’une intensité irréelle, les pourpres des colonnes et les ocres des façades prennent des accents fantasmagoriques. Ces couleurs esquissent le récit d’un purgatoire visuel, peuplé de figures mi-oniriques mi-triviales, qui surgissent comme d’un jeu de tarot.
Martine Voyeux privilégie également une esthétique du fragment. Ses cadrages resserrés sur un visage, une épaule ou un pied renforcent le mystère, refusant toute identification précise pour ne laisser subsister que l’essence d’êtres incernables. Les personnages captés au hasard des rues, anges gardiens ou apparitions spectrales, veillent sur l’âme des lieux. Certaines compositions évoquent la peinture classique, rappelant les natures mortes ou les vanités, inscrivant ainsi la série dans une mémoire visuelle collective.
Dans la postface du livre, Emmanuel Marguet écrit : « Le fruit de ce long travail est une déambulation dans ce que Naples et Palerme recèlent de « merveilleux » au sens étymologique : ce qui appelle l’étonnement ; un vagabondage où la frontière entre visible et invisible se trouble. Ici, Naples et Palerme ne sont aucunement des Enfers. Elles apparaissent plutôt comme des cités en suspens, peut-être nostalgiques d’un paradis perdu, certainement traversées par la mémoire vibrante de leurs ombres. »
Photographe à l’œuvre importante, révélée dans les années 1970-80, Martine Voyeux fait partie de ces artistes dont le travail a été insuffisamment reconnu, comme celui de nombreuses femmes photographes de sa génération. Ce livre offre l’occasion précieuse de redécouvrir la puissance et la singularité de son regard — un regard qui, loin de documenter simplement le monde, en révèle les failles, les seuils et les passages. Al di là condense les grandes lignes de l’œuvre de Matine Voyeux : immersion dans le réel, quête méditerranéenne, attention aux marges et aux survivances, art subtil du cadrage et du mystère.








