Description
Nitassinan (« notre terre ») est le nom que donnent les Innus, peuple autochtone d’Amérique du Nord, à leur territoire, qui s’étend des rives du fleuve Saint-Laurent aux confins des régions boréales de l’Est canadien. Nitassinan est riche – en gibier, bois, minéraux… C’est le paradis des bêtes, des hommes et des esprits. Un territoire désiré, depuis au moins 10 000 ans et jusqu’à nos jours.
Première des Premières Nations nord-américaines à rencontrer des voyageurs blancs au 16e siècle, les Innus accueillent ces nouveaux arrivants, qui les appellent « Montagnais ». Bientôt des échanges plus ou moins équitables se créent. Il y a de la place pour tout le monde, pense-t-on, sur Nitassinan. Mais assez vite, les Innus passent de la liberté fondamentale du chasseur aux contraintes étriquées du trappeur : les Européens aiment les fourrures et les paient cher. Les effets de cette chasse excessive poussent les Innus vers la côte du Saint-Laurent, au contact des comptoirs. Les missionnaires et les commerçants en profitent, multipliant les escroqueries et les évangélisations. Les espaces se réduisent. Quand l’industrie forestière commence à se développer, Nitassinan n’est déjà plus que peau de chagrin. En 300 ans à peine, la société innue est considérablement désorientée.
Au 19e siècle, tout s’accélère : la fin des guerres entre empires coloniaux et le déclin de la traite des fourrures rendent moins nécessaire la coopération avec les autochtones. Les Innus, anciens alliés des français, sont considérés par les autorités britanniques comme des sauvages, des animaux à civiliser. Ils sont désormais régis par la Loi sur les indiens, un texte assimilationniste interdisant cérémonies, tenues et langues traditionnelles. Dans le même élan, les Innus sont incités à se regrouper dans des villages préfabriqués, isolés, toujours contrôlés et surtout mal financés. Au comble de cette politique raciste, un programme de pensionnats contraint les jeunes autochtones de moins de 15 ans à fréquenter une école catholique souvent à des centaines de kilomètres de leur lieu de vie. Le but avoué est de les couper le plus possible de leurs racines. Les conditions de vie y sont terribles : au manque de nourriture s’ajoutent les transmissions de maladies, le travail excessif, les brutalités, les viols : sur 150 000 enfants placés dans ces établissements jusque dans les années 1990, on estime à environ 6 000 le nombre de ceux qui y sont morts.
Trente ans après cet ultime traumatisme, qu’en est-il de ceux qu’on appelle pourtant « le peuple rieur » ? À cette question, quand on la pose, une seule et même réaction : « nous sommes encore là ». En effet les Innus résistent, se développent et cherchent à s’autodéterminer. Partout ses membres multiplient les initiatives politiques, économiques et culturelles, partout ils cherchent à reconquérir une identité dont on a voulu leur faire croire qu’elle était éteinte.
C’est pour documenter ce renouveau qu’entre 2022 et 2025 le photographe Yann Datessen a régulièrement fréquenté 7 des 11 communautés de la nation innue, portraiturant tour à tour et à différentes saisons, ses membres, ses conditions de vie et l’état du territoire alentour. Ces communautés sont (d’ouest en est) : Mashteuiatsh (Pointe-Bleue), Essipit (Les Escoumins), Pessamit (Betsiamites), Uashat mak mani-utenam (Sept-Îles), Matimekush (Schefferville), Nutashkuan (Natashquan), Unamen-Shipu (La Romaine).
Comment rendre compte, le plus honnêtement possible, de ces rencontres ? Le photographe privilégie l’écoute, la curiosité et l’immersion, l’image collaborative, l’apport certes d’une subjectivité, mais d’une subjectivité consciente, réfléchie et expliquée… Ce travail ne prétend pas parler à la place des Innus, il n’est pas un documentaire au sens strict du terme mais un travail hybride entre art et inventaire, un dialogue interculturel où tentent de coexister les mutations sociétales et continuités culturelles d’un peuple, ses espoirs, ses combats, ses doutes et le filtre de l’auteur qui les a reçus.






