Description
Oran. On y sera ensemble est l’aboutissement d’un projet éditorial au long cours de la photographe Margot Wallard, né d’une histoire familiale intime et progressivement élargi à une réflexion contemporaine sur les mémoires, les héritages et les possibles relations entre la France et l’Algérie.
Petite-fille de pieds-noirs, l’autrice a grandi dans un univers où l’Algérie était omniprésente, transmise presque exclusivement par la parole de sa grand-mère, dépositaire d’une mémoire affective, apolitique, profondément marquée par l’exil et l’impossibilité du retour. Le décès de cette figure centrale agit comme un déclencheur : consciente de la fragilité de cette mémoire orale, Margot Wallard engage un travail de transmission et de transformation, à partir des archives familiales soigneusement conservées par sa grand-mère : une forme d’œuvre personnelle faite de photographies, lettres, objets, coupures de presse annotées.
À partir de 2018, ce travail prend une nouvelle dimension avec plusieurs séjours à Oran. Le projet s’ancre d’abord dans un geste symbolique et intime – le retour sur les lieux des récits familiaux, puis la dispersion des cendres des grands-parents en compagnie de Jeanne, la mère de Margot Wallard – avant de se déplacer progressivement vers le présent. Bientôt, la photographe s’éloigne d’une enquête mémorielle centrée sur les pieds-noirs pour s’ouvrir à la ville d’aujourd’hui et à ses habitants, en particulier à une jeunesse oranaise – Youcef, Réda, Nora, Issam, Mouaadh… – avec laquelle elle noue des relations durables. En donnant une place centrale à cette jeunesse, à ses préoccupations quotidiennes, à ses amitiés, à ses désirs de circulation et d’ouverture, Margot Wallard fait émerger des convergences entre les deux rives de la Méditerranée.
Alors même que le contexte politique contemporain tend à durcir les frontières et les discours, le projet affirme, par l’expérience vécue et partagée, la possibilité de relations fondées sur l’écoute, la conversation et la reconnaissance mutuelle. Ce déplacement, d’une histoire familiale marquée par l’exil à une attention portée au présent algérien, est au cœur de l’originalité du livre : Oran ne fige pas le passé, mais le met en tension avec des réalités contemporaines, faisant émerger un espace de dialogue entre générations, histoires et territoires.
L’ouvrage mêle étroitement photographies contemporaines réalisées en Algérie et archives familiales retravaillées. Scannées, recadrées, agrandies, ces images anciennes sont traitées sans hiérarchie avec les photographies du présent. Ce choix formel, souligné par l’historienne de la photographie Julie Jones, permet de créer une narration fragmentaire et polyphonique proche du fonctionnement de la mémoire elle-même. Les images dialoguent avec des textes (récits, conversations retranscrites, analyses) qui donnent une place essentielle à la parole, conçue comme le véritable vecteur de transmission. L’ensemble compose une forme éditoriale exigeante, où le montage, les silences, l’absence de légendes ou de repères temporels précis participent pleinement du sens.
Les textes de l’historienne de la photographie Julie Jones et de l’historien Yann Scioldo-Zürcher éclairent les enjeux du livre. Tous deux insistent sur la capacité du livre Oran à éviter les écueils habituels liés à la représentation des pieds-noirs : ni nostalgie idéalisée, ni posture culpabilisante ou expiatoire. En s’inscrivant pleinement dans les approches contemporaines des études postcoloniales, le livre propose une lecture décentrée, sensible et nuancée de cette histoire complexe. Yann Scioldo-Zürcher souligne notamment comment l’ouvrage fait dialoguer différentes temporalités et géographies, révélant les fractures, mais aussi les continuités, entre histoire coloniale, exil, et société algérienne actuelle. Par son agencement subtil, le livre aide à penser « autrement » les relations franco-algériennes, en sortant des conflits mémoriels figés.
