Sur le livre de Kathryn Cook

Sur la table du libraire un livre que je n’identifie pas, que je vais donc feuilleter sans comprendre d’abord ni quel en est le sujet, ni qui est le photographe. En général, un sujet ou une manière apparaissent très rapidement : ouvrez Marcel Proust ou Robert Franck et vous comprendrez très vite, même sans connaitre La Recherche ou Les Américains. Les phrases de l’un, les sujets de l’autre ou sa façon de cadrer… À chaque fois c’est un monde qui est donné, avec ses règles, la cohérence d’un regard hérissé de bizarreries qui sont sa marque, sa façon de décaler les choses et d’ouvrir le monde.

Je reviens à la page de garde. Je cherche une page de garde. Il n’y en a pas. Rien d’écrit sur la couverture, ni sur les rabats, ni sur la quatrième de couverture. Un livre anonyme ? Sur le dos tout de même : Kathryn Cook, Le Bec en l’air. Surprise ! Fabienne m’a en effet beaucoup parlé du travail fait avec cette Américaine autour d’un livre dont je connaissais de fait le sujet mais, aucun livre du Bec ne se ressemblant et la maquette élaborée ayant évacué toute référence explicite (je découvre des légendes placées en fin de volume, après un ou deux textes), j’ai pu le feuilleter sans le faire entrer dans une case précise.

À cet instant, mon trouble tient au fait que mon regard est tordu, à force, par la narration (romans, récits, films…). Elle est constituée de tant de balises et tant d’explications. Feuilletant ce livre plusieurs heures durant (ça y est, je l’ai acheté et suis revenu chez moi) je mesure la solitude de chaque photo tout en me répétant qu’il ne s’agit pas d’une anthologie, que tout cela fait corps, mais autrement qu’une série (au hasard : la série de Patrick Faigenbaum sur la vieille aristocratie romaine et ses palais). Cela fait corps sans négocier la force souveraine de chaque photo que tout dans le livre nous invite à voir comme une œuvre autonome qui serait digne d’un musée, entourée d’œuvres d’autres artistes. Un corps très particulier donc, qui n’a rien à voir avec celui de mes lectures, ni celui des livres qu’en romancier j’essaie de construire. Et sans doute est-ce pour cela que je vais vers les photographes et les poètes : pour ce corps si différent, ce cheminement dans un espace et une matière sans aucun rapport avec ceux que je fréquente. Je ne le trouve pas toujours, je suis parfois moins perdu, je sais parfois comment ça parle. Quand Bernard Plossu explique pourquoi dans nuage / soleil une amphore se trouve en regard d’un portrait de son fils, je comprends, j’avais fait ce chemin là tout seul, déjà. Quand je découvre la maquette du Minimum visible, de Christian Garcin, je comprends vite que page de droite et page de gauche fonctionnent ensemble.

Mais là, non, c’est plus obscur. Je subodore que c’est plus souterrain.

Je le reprends depuis le début, découvre que quelques documents voisinent les photos, un portrait d’Atatürk me permet de connecter ce que je savais de ce travail et le livre que je découvre : il s’agit bien de l’Arménie, c’est-à-dire, étant donné la désolation qui se dégage de plusieurs photos, du génocide arménien de 1915. Je découvre que le noir & blanc charbonneux fait parfois place à des couleurs qui ne font pas mentir ce noir & blanc très noir, très granuleux, que j’avais d’abord pris pour l’unique palette du livre. Depuis longtemps faire cohabiter les deux me semble être une gageure. Dans ce livre-ci, c’est un tour de force, les deux approches se prolongent, s’enrichissent. Les couleurs ne jurent pas comme une fausse note, plus les jours passent et plus je trouve cette audace magnifique ici.

Au milieu du livre un cahier imprimé sur un papier très fin, presque de la soie. Je ne reconnais pas les formes photographiées. Je me souviens que Fabienne, l’éditrice, parlait de cocons, de muriers, de vers à soie. Énigmatique cahier, si difficile à lier au reste sans la culture qui expliquerait, ou une explication imprimée qui fait défaut – sauf, certainement, à fouiller dans les pages qui terminent le livre ; si facile à prendre comme un symbole ou une métaphore (qu’on veut croire heureuse d’abord, mais sans comprendre, alors, comment la greffe a pris avec le style du reste du livre (noir ou mélancolique)…

Je suis face à plusieurs pistes : les documents reproduits, les photos prises de nos jours sur le terrain, ce cahier de formes abstraites évanescentes (presque des volutes de fumée)… Pas un mot, pas une légende pour débroussailler la lecture. Des textes à la fin du livre, et des légendes, mais dans le temps du parcours et de la découverte : rien (à l’heure où j’écris ces lignes je ne les ai toujours pas lus, mais ça viendra évidemment). Que des lieux chancelants, des éclats de vie disséminés ne formant plus que par défaut une communauté. Des cadres heurtés qui plus est, pour des photos prises en mouvement qui disent que ces éclats il aura en plus fallu les prendre au vol, si ténus qu’ils ne tiendraient pas la pose, seraient immédiatement balayés par le vent (de l’histoire).

Face à toutes ces pistes, une idée me fascine : le livre a effacé le projet exactement comme la peau finit par avaler cette nouvelle sorte de pansements que… l’épiderme peut absorber. L’enquête sur la diaspora arménienne s’est dissoute dans le livre et la dimension documentaire ou journalistique est devenue un propos esthétique, une forme pour le livre. Une forme diasporique pourrait-on dire, à défaut d’une formule plus heureuse. Je ne suis pas souvent face à un travail (livre) aussi singulier que celui-là, où le propos est à ce point coulé dans une forme sans souci de le sauver, de le repêcher, de le garder visible. Rien d’évident à cela, car nombre d’artistes n’ont pas assez confiance dans les puissances de l’œuvre et maintiennent par conséquent à flot, contre l’œuvre parfois, un discours ou la trace d’une intention. Comme Franck Pourcel dans Ulysse ou les constellations, Kathryn Cook semble s’être, elle, totalement abandonnée à ça.

Mais ces premières notes sont infiniment fragiles car si je parcours Memory of trees une troisième fois, évidemment, le sens se resserre, des liens se nouent entre certaines images. Cette solitude dont je parlais est atténuée par les réseaux de signes qu’inévitablement nous construisons. Certains appartiennent au lecteur, d’autres sont clairement posés par l’auteur du livre : les ruines, les lieux abandonnés ; les images attestant une religiosité ou une dévotion ; la photographie de la page 40-41 est mystérieuse d’abord, elle résiste beaucoup, peu lisible, mais à la troisième lecture je réalise qu’elle est suivie par une photo immédiatement lisible (des hommes dans une procession) qui l’explicite (c’était la procession, nocturne, mais vue de plus loin, cortège d’ombres, voire de fantômes).

Cette troisième lecture s’accompagne de celle des textes publiés en fin de volume (signés Cook, Karakasli et Cheval). Ces textes et ces liens qu’on voit se tendre annulent-ils ce que j’écrivais tout à l’heure sur la réussite de ce livre (l’absorption par lui du projet documentaire, et sa restitution en forme poétique) ? Oui et non. Oui au sens où finalement quelque chose est décrit (une mélancolie, les traces d’une histoire et d’une dévastation) mais non également car quelque chose subsiste de cette première impression (ne pas avoir été pris à la gorge par un discours qu’on nous aurait asséné). Tout le livre est différent du petit texte signé par Kathryn Cook ; il n’est pas plus aimable ou plus tolérant, mais il est moins revendicatif, il cherche autre chose que la dénonciation. Le signe tremble : cette mélancolie est celle du survivant comme aussi bien d’une vie ignorant tout de cette histoire. Ce tremblement c’est une élégance et une puissance, là où un propos martelé est une bêtise (le signe émet dans moins de direction, il résonne moins, tout raide, il est sans nuance, il est bête). La photographie de Kathryn Cook est au contraire d’une intelligence supérieure car elle parvient à inventer des agencements qui diront à la fois une solitude radicale et une communauté, une mélancolie ou un deuil et l’impossibilité de s’en tenir à ça.

Arno Bertina

couverture du livre Memory of Trees

Memory of trees, Kathryn Cook